CLOWN


C'est au siècle dernier, dans un cirque à l'anglaise,
Entre les numéros d'adresse et de trapèze,
Ceux du cracheur de feu, du dresseur de chevaux,
Qu'apparut sur la piste un spectacle nouveau.

Ce fut bien malgré lui qu'un balayeur de sable,
Porteur de tabourets, déménageur de tables,
Pousseur de balançoire et monteur de tréteaux,
Fit de sa maladresse un art du chapiteau.

Le rire avait jailli en vagues circulaires,
Déferlant des gradins jusqu'en pleine lumière ;
Il avait submergé le pitre d'occasion
Etonné d'exister grâce à la dérision.

Ainsi naquit le clown, du moins dans cet emploi,
Car à la cour des rois anglo-saxons déjà
Ce nom était celui du bouffon ou du fol
Qui finissait des fois suspendus par le col.

Le clown est le miroir inversé de son maître ;
Il dit la vérité que cache le paraître ;
Qu'il parle à son public ou s'adresse à son roi,
C'est à l'autre, toujours, que son humour renvoit.

Comme son souverain il porte la couronne :
C'est le bord dentelé de son bonnet qui sonne
Quand il fait tressaillir ses pointes à grelots,
Girouette affolée aux cinq points cardinaux.

La marotte est son sceptre, en signe dérisoire ;
Mort ou vif il échappe à jamais au pouvoir ;
Jocker insaisissable, il est tout et personne :
La mort, le vagabon , l'hermite qui sermonne.

C'est le père de Guignol et de Polichinelle,
De Tchantché le liégeois, Scapin et Sganarelle,
De Charlot, de Popov, de Grock et Zavatta
Et du clown inconnu et que l'on oubliera.

Etroitement mêlée à ses pantalonades,
Au-delà du nez rouge et de la mascarade
Ce qu'il offre en pâture à notre hilarité
C'est la nature humaine et son inanité.

Pitoyable pantin au masque ridicule,
Sur la corde du rire il joue au funambule,
Dans sa veste à carreaux, son pantalon trop grand
Que terminent deux pieds chaussés par un géant.

Ce grotesque bonhomme aux grands yeux de hibou,
Chauve au sommet du crâne, emperruqué de roux,
En appelle souvent d'une voix nasillarde
A la férocité de celui qui regarde.

On dit qu'il fait l'Auguste ; excuse-le, César!
Dans un cirque, après tout !? ça n'est pas un hasard ;
Il sait d'ailleurs fort bien se conduire en tyran
Avec son partenaire innocent : Le Clown Blanc.

Car il est innocent ce grand Pierrot lunaire
Quand il tire des voix de son orgue de verre
Et que d'un regard triste il attend le moment
De servir de victime au temple des enfants.

S'il est vrai que le rire est le propre de l'homme
Le bon Maître François Rabelais me pardonne,
Je ne suis pas toujours du côté des rieurs
Et je me sens alors d'une espèce inférieure.

Bergson a sur le rire écrit un grand ouvrage
Léger comme un bottin, gai comme un sarcophage;
Pour ceux dont le sommeil est par trop cahotique
Il vaut à mon avis tous les narcoleptiques.

On a sur le sujet des thèses scientifiques
Qui parlent d'hémisphère et de zygomatique
Et moi, je dis qu'un rire à dilater la rate
Ne se raisonne pas mais, plutôt, qu'il s'éclate.

Je sais que pour certains ça n'est pas très vital ;
On peut ne jamais rire et finir général ;
J'ai connu des huissiers, juges et procureurs
Qu'un soupçon de sourire étranglaient de fureur

Mais laissons tout cela à d'autres polémiques ;
Il faut rester sérieux pour parler du comique ;
Au travers de son prisme une âme se dévoile
Aussi précisément qu'on lit dans une étoile.

On rit nerveusement, on rit jaune, on ricane ;
On rit pour éviter de pleurer dans un drame.
Les uns rient pour un rien, les autres rient de tout ;
Il n'est jusqu'au destin qui ne se rit de nous.

Le rire est un défi lancé face à la mort ;
Notre unique moyen de conjurer le sort,
L'ultime pied de nez que fait à la terreur
Le Don Juan de Mozart devant le Commandeur.

Quand un peuple est vaincu, le rire est résistance
Jusque dans les prisons, en dépit des potences ;
Une insulte suprême à l'égard des bourreaux ;
Plus fort qu'un cri de haine, il devient un drapeau.

Quand il est légendaire on le dit homérique
Et l'opéra connait celui de Marguerite,
Le grand air de Paillasse et de Rigoletto,
Et même Triboulet est dans Victor Hugo.

Quand elle a rendez-vous au Café du Commerce
La blague de comptoir est un poison qu'on verse,
Entre deux "apéros", dans les replis du cœur ;
Ce rire là n'est pas toujours à notre honneur

Si l'esprit est absent, l'histoire est lamentable.
Quand elle flatte l'instinct, elle devient détestable,
Elle sent l'autodafé et la ségrégation ;
Un mot définitif est une exécution.

Le rire est signifiant, c'est un révélateur
Et j'en ai entendus qui provoquaient la peur.
Je ne regarde pas sans un certain malaise
Les nabots de Goya et ceux de Velasquez.

Hugo, ce grand témoin de nos vicissitudes
A dans " l'homme qui rit " dépeint la solitude
D'un être qu'on avait mutilé dans l'enfance
Afin de l'exiber sur les routes de France.

Le rire à ce prix là le dispute à l'horreur ;
Il en appelle au pire et flatte la laideur ;
Il n'en reste de lui qu'un rictus effroyable
Découvrant de l'humain la face abominable.

"Seul le sourire est pur, le rire est satanique"
Telle en est la lecture en règle symbolique
Et de l'ange de Reims à celui des madones
Le sourire est le sceau du divin qui pardonne.

Le Bouddha qui sourit aux baguettes d'encens
Signifie leur défaite aux démons grimaçants
Vaincus par la douceur du visage ineffable ;
Un rire est-il porteur d'une paix comparable ?

Il en est un , pourtant, qui vaut toutes les peines;
L'entendre me convainc que ma vie n'est pas vaine.
En ce temps où l'amour a fait place aux affaires,
C'est le plus beau cadeau qu'un enfant puisse faire.

Voilà en quelques vers ce que j'avais à dire ;
On pourrait en pleurer comme on pourrait en rire ;
Du cirque du passé repliant la guitoûne,
J'aimerais mériter d'être traité de Clown.


                                                P.SELOS


Texte Précedent
        Liste des Textes        Texte Suivant